DISSERTAZIONI DI DOTTORATO
2024-2025
ATEBA ABAMBA Pierre Côme Florent
«De Moïse à Jésus: une christologie en narration. Lecture narrative de Jn 6,1-25a.
Mod.: Prof. R.P. GRANADOS ROJAS Juan Manuel, S.J.La lecture narrative de Jn 6,1-25a se focalise sur la cohérence interne de cette péricope avec l’ensemble de Jn 6 autour de l’identité messianique de Jésus qui s’y dégage. La synoptisation de Jn 6,1-25a la considère comme une simple version johannique des intrigues de résolution où la marche sur la mer (MM, vv.16-21) est considérée comme un corps étranger qui ne doit sa présence que grâce à la fidélité du narrateur aux sources synoptiques, qui situent cet épisode à la suite de la multiplication des pains (MP, vv.1-15). Ce qui consacre le manque d’unité littéraire, structurelle et thématique de Jn 6. D’autres hypothèses récentes trouvent le lien entre la MP, dont le discours de Capharnaüm serait une interprétation homilétique, et la MM, dans les lectures synagogales pour le Nisan qui, mentionnent la traversée de la mer ensemble à l’épisode de la manne.
Sur la base de la lecture narrative, Jn 6 se présente comme une intrigue de révélation dont l’identification s’opère grâce à la cohérence du fil dramatique. Par sa structure narrative composée de trois scènes de reconnaissance (vv.1-15.16-21.67-69) intercalées par l’enseignement de Capharnaüm, la cohérence et l’intentionnalité de cette intrigue sont dirigées vers un pacte de lecture dont la dimension performatrice se trouve mentionnée à la fin: reconnaître et croire avec les Douze que Jésus est le «Saint de Dieu» (Jn 6,68-69; cf. Jn 20,31). La métonymie Jésus-pain de vie (v.35), centre théologique, littéraire et thématique de Jn 6, fait de l’enseignement de Capharnaüm, l’explication du ἐγώ εἰμι ὁ ἄρτος τῆς ζωῆς de valeur auto révélatrice et formule de reconnaissance. Cet enseignement qui renferme le mouvement de résistance cognitive a pour fonction narrative le retardement de l’ἀναγνώρισις définitive (vv.67-69). Son thème littéral, le pain, se trouve au service de la reconnaissance de l’identité messianique de Jésus dans un récit qui met le thème alimentaire au service de la reconnaissance de Jésus (cf. Jn 4,7-26; 6,1-15; 21,4-14) qui nourrit, non pour assouvir un besoin physiologique, mais pour se révéler. Jn 6 offre alors une progression enrichissante de l’identité messianique de Jésus dont son autorévélation ἐγώ εἰμι (v.20) et la métonymie ἐγώ εἰμι ὁ ἄρτος τῆς ζωῆς (v.35) illuminent les contours et marquent la spécificité. D’où l’hypothèse avancée d’une unité construite autour du motif hellénistique de l’ἀναγνώρισις de l’identité messianique de Jésus et d’une typologie du ἐγώ εἰμι ou de révélation.
La révélation de Dieu au Sinaï constitue le substrat référentiel de celle en Jésus dont l’agir dans la MP et la MM, rappelle celui de Dieu Lui-même. Le Jésus de Jean se raconte comme la présence visible de Dieu au milieu des siens (Jn 1,11). Les catégories théologiques de l’incarnation et de la divinité du Messie constituent un accomplissement-dépassement typologique de la révélation du Sinaï et de la conception traditionnelle du Messie. La nouveauté de l’incarnation et de la divinité du Messie constitue une espèce d’aposiopèse (interruption brusque) de la pensée théologique juive sur la révélation du Sinaï et le Messie attendu.
Le quatrième évangile (QE) se présente comme une exégèse de la révélation sinaïque dans une perspective christocentrique. Il est subordonné au monde et à la révélation du Sinaï mais, en tant qu’histoire ou récit à part entière, le QE, par sa caractérisation de Jésus, crée un monde narré tout différent de celui de sa contrepartie exodale: le Dieu invisible, lointain et transcendant, devient visible, accessible et l’un de nous en son Messie. Le récit johannique crée une cohérence entre les deux moyens de la persuasion de la révélation du même Dieu à savoir la théophanie du Sinaï et l’incarnation du Logos de Dieu. Tout le QE à travers la typologie du ἐγώ εἰμι ou de révélation, se présente comme une relecture de la révélation du Sinaï à la lumière de celle de Dieu en Jésus comme son Messie et son Fils (Jn 20,31) par une ‘‘communauté’’, celle johannique, pour laquelle, non plus Moïse et son sa Loi, mais Jésus, joue un rôle central dans le relation d’alliance avec Dieu.